Par Mohamed El Adel Letaïef 22.01.2011
Depuis quelques mois j’envisageais de commencer une étude sur la peur au sein de la culture maghrébine médiévale. J’ai effectivement mis au point mon plan de travail, j’ai rassemblé mes sources et j’ai discuté les thèmes avec un ami universitaire.
Les évènements de « la Révolte du Cactus » en Tunisie, comme je l’ai qualifié, en évitant la qualification du « jasmin », m’a permis de revoir la donne, et j’ai décidé de penser : « la déchéance de la peur en Tunisie. »
Pourquoi et comment était-il possible qu’un phénomène psychique aussi ancré dans la tradition arabo-musulmane, maghrébine et plus spécialement tunisienne, a pu succomber ? Comment un régime policier, dictatorial, hégémonique, autocratique a pu fléchir ? Le régime était-il aussi fragile qu’il n’apparaissait, ou bien c’est l’endurance et la volonté du peuple tunisien qui l’ont fait vaciller ?
Est-il vrais que l’administration du système gouvernementale a engendré ses propres dénégations, ou bien c’est la maturité et la conscience d’un peuple avisé qui a fait basculer cette dictature ?
Avant de commencer cet article, j’ai eu une discussion avec mon fils, par s.m.s. tout d’abord, puis par téléphone. La dernière conversation nous a fait pleurer tout les deux : J’étais fière d’avoir un fils averti, qui défendait sa patrie les armes à la main, et c’était méritant et encouragent pour moi-même d’avoir un jouvenceau comme lui qui m’a permis de dépasser ma peur.
Je m’explique : J’ai 51 années, historien, professeur à l’université de Tunis ; J’ai eu deux garçons (22 et 16 ans). C’est du premier que je parle. Il a eu son bac technique avec mention, puis il a intégré la haute École d’aviation de Borj-el-Amri sous le patronage du Ministère de la Défense Nationale après avoir effectuer un concours très serré. En mois de septembre 2010, il a pu achever brillamment ses études et a commencé son stage au sein même de la caserne de l’École. Puis, les évènements se succèdent pour aboutir à la fuite du dictateur et au renversement du gouvernement.
Au paravent, et par un sentiment de colère et de désespérance, je me disais que je n’aurais pas du offrir ma progéniture à ce pays ingrat. Oui excusez moi, j’ai confondu entre le pays, la Tunisie comme Patrie, et le régime qui le gouvernait.
Pardonne moi mon fil.
Pardonne moi ma démence, ma chère Tunisie.
Je ne chercherai pas à me disculper, mais malgré mes sentiments d’indignation, ma frustration et mes désirs séraphiques ; tout ceci restait enfoui au fond de moi-même. Tout ce que j’ai pu faire c’est chercher refuge dans les bouquins, les articles, les buveries, et le rhétorique sophiste avec des copains aussi déconcertés que moi-même ; alors qu’une jeunesse mal vue, par des séniors qui considéraient son comportement comme louche, suspect et inquiétant, était entrain de préparer l’évènement des siècles arabes afin d’être au rendez vous avec l’Histoire.
C’est grâce à l’œuvre de cette jeunesse que je ne cacherai plus ni mon amertume ni ma répugnance pour les choses injustes ; je ne pratiquerai plus la politique de l’autruche, je ne dirai plus : « oui … mais », plutôt, je crierai haut et fort : «Non » quand il le fallait ; et je persisterai et je signerai : « Oui » quand il faudrait.
Merci mon peuple, merci la jeunesse de mon peuple, merci mon fils d’avoir pu ouvrir les yeux des hésitants, des incertains et des abasourdis.
Pourquoi mon fils et moi-même nous avons pleuré lors de notre dernière conversation au téléphone ?
Tout simplement parce qu’il était heureux et fière d’avoir participé concrètement à cet évènement historique, et il était tellement ému qu’il a souhaité que sa défunte mère serait encore en vie pour admirer son fils et vire les bouffées d’air frais comme le reste de tous les tunisiens.
J’ai pleuré pour les larmes de mon fiston, j’ai pleuré pour la honte de moi-même et pour l’appartenance à une génération qui n’a fait que balbutier au cours d’un demi-siècle.
Aurai-je perdu le sens de l’Histoire ? Était-il possible de bruler les étapes ? Absolument non. Je suis conscient qu’il faut laisser le temps jouer son rôle. Et que cette maturité exprimée par la jeunesse était le fruit de mes congénères, des pères et des mères qui ont travaillé dur, qui ont été exténués pour faire aboutir leurs enfants à ce stade de volonté acharnée et pratique. Les enfants ont vu et constaté le malaise, l’assujettissement et le joug exercé sur leurs parents et sur eux même. Tout ceci s’est métamorphosé en une explosion de colère, un ouragan qui va purifier le pays de toutes ses afflictions.
Non mon fils ; Je n’essaye pas de confisquer votre révolution, elle est la votre et elle le restera. Personne ne pourra l’altérer, ce ne sont que des faux arguments, disons plutôt des aberrations avec lesquels je cherchais les justificatifs de mon embarras et de ma perplexité.
Était-ce la revanche de Bourguiba ? me soufflait mon fils. Paradoxalement, je dirai : Oui. Je ne suis pas bourguibiste, mais j’ai du respect pour cet avocat qui a pu gérer le pays en toute honnêteté, qui a mis les fondements d’un État ouvert, basé sur un potentiel humain cultivé et éduqué. Certes qu’il avait ses propres lacunes, maladresses et excès, néanmoins les acquis sont perceptibles indubitablement. La parabole est explicite.
Je n’aurai plus peur fils.
pour lui et pour ses amis
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